Épisode 1471 : Il y a des plateformes qui disparaissent, et qui pourtant ne meurent jamais vraiment. Vine fait partie de celles-là.

L’application n’existe plus depuis 2017, mais son langage, lui, est partout : dans les Reels, dans les Shorts, dans TikTok, dans les memes, dans les formats ultra-courts, dans cette manière très particulière de raconter une blague, une situation ou une réaction en quelques secondes seulement.

Et voilà que Vine revient. Enfin… pas exactement Vine. Son successeur spirituel s’appelle diVine

https://divine.video/discovery/classics

Une nouvelle application de vidéos de 6 secondes, soutenue par Jack Dorsey, pensée comme un hommage à Vine, mais aussi comme une réponse très contemporaine à deux grandes fatigues des réseaux sociaux : la saturation algorithmique et l’invasion des contenus générés par IA.

Vine, c’était quoi déjà ?

Pour comprendre le retour de Vine, il faut se replacer au début des années 2010.

À cette époque, TikTok n’existe pas. Instagram est encore très photo. Snapchat commence tout juste à installer ses usages. YouTube est déjà très puissant, mais reste associé à des vidéos plus longues. Et au milieu de tout ça, Vine arrive avec une idée aussi simple que radicale : poster des vidéos de 6 secondes qui tournent en boucle.

Six secondes. Pas une de plus.

Cette contrainte va devenir la force de Vine. Elle oblige les créateurs à aller droit au but. Une bonne vidéo Vine, c’est une idée, un gag, une chute, un rythme. Pas d’intro, pas de remplissage, pas de storytelling étiré. Il fallait capter l’attention immédiatement et donner envie de revoir la vidéo encore et encore.

Vine a été lancé en janvier 2013 après avoir été racheté par Twitter avant même son lancement grand public. En quelques mois, l’application devient l’une des plus cool du moment. En 2015, Vine revendique environ 200 millions d’utilisateurs mensuels selon les chiffres rapportés à l’époque par Social Media Today.

En France, on pense évidemment à Jérôme Jarre, l’un des visages les plus connus de l’époque Vine, suivi par plus de 8 millions d’abonnés sur la plateforme, comme le rappelle France Inter dans son papier consacré au retour de l’application.

Vine a inventé une partie de la grammaire de TikTok

On présente souvent Vine comme “le TikTok avant TikTok”. C’est vrai, mais c’est aussi un peu réducteur.

Vine n’était pas seulement une application de vidéos courtes. C’était une école de la punchline visuelle. Le format de 6 secondes a obligé toute une génération de créateurs à inventer une nouvelle manière de produire du contenu : très rapide, très absurde, très rejouable.

La boucle était essentielle. Une vidéo Vine réussie ne se terminait pas vraiment : elle recommençait. Et souvent, c’est justement cette répétition qui rendait le contenu drôle. On regardait une première fois pour comprendre, une deuxième pour rire, une troisième parce que le rythme devenait addictif.

Beaucoup des mécaniques que l’on retrouve aujourd’hui dans les formats courts viennent de là : le cut très rapide, la réaction exagérée, le son qui devient une référence, la blague qui tient en une situation, le remix, la reprise, la compilation.

Vine a aussi été un accélérateur de carrières. Des créateurs comme Lele Pons, King Bach, Logan Paul, Shawn Mendes ou encore Jérôme Jarre ont utilisé la plateforme comme rampe de lancement. Dans l’article de lancement de diVine, plusieurs anciens Viners comme Lele Pons, Jimmy Here, MightyDuck ou Jack & Jack sont d’ailleurs cités parmi les créateurs revenus sur la nouvelle plateforme.

Pourquoi Vine a disparu ?

C’est là que l’histoire devient intéressante.

Vine n’a pas disparu parce que les gens n’aimaient plus les vidéos courtes. Au contraire, toute la suite de l’histoire des réseaux sociaux va prouver que ce format avait un potentiel immense.

Vine a surtout échoué à transformer son influence culturelle en modèle économique durable.

La plateforme appartenait à Twitter. Et Twitter, à l’époque, ne parvient pas vraiment à construire un écosystème solide autour des créateurs Vine. Les stars de la plateforme veulent être rémunérées, développer leur audience, signer des partenariats, avoir plus d’outils. En face, Instagram, Snapchat, YouTube puis plus tard TikTok offrent des perspectives plus larges.

Social Media Today expliquait déjà en 2016 que Vine avait du mal à retenir sa communauté créative, notamment parce que les créateurs migraient vers des plateformes offrant plus d’audience et de meilleures opportunités de monétisation.

Autrement dit, Vine avait gagné la bataille culturelle, mais pas la bataille business.

Twitter annonce la fermeture de Vine en octobre 2016. L’application s’arrête définitivement début 2017. Il ne reste alors que des compilations YouTube, des memes repostés, des souvenirs, et cette impression qu’Internet avait perdu quelque chose de très spontané.

diVine : le retour, mais pas à l’identique

Dix ans plus tard, Vine revient donc sous un nouveau nom : diVine.

Le projet est porté par Evan Henshaw-Plath, alias Rabble, ancien de Twitter, avec le soutien financier de Jack Dorsey via son organisation “and Other Stuff”. diVine précise bien qu’elle est indépendante de Vine, Twitter et X, même si elle s’inspire explicitement de l’esprit de l’application originale.

Le principe de base reste le même : des vidéos de 6 secondes, en boucle.

Mais diVine n’est pas seulement une copie nostalgique. L’application combine deux dimensions :

D’abord, elle restaure une partie de l’archive Vine. Au lancement public, diVine annonce environ 500 000 vidéos Vine restaurées, issues de près de 100 000 créateurs originaux. TechCrunch précise que le projet avait commencé avec environ 100 000 vidéos restaurées en bêta, puis 300 000 juste avant le lancement public, avant d’atteindre environ 500 000 vidéos.

Ensuite, diVine permet de publier de nouvelles vidéos. Ce n’est donc pas seulement un musée de Vine. C’est une plateforme active, avec de nouveaux contenus, de nouveaux profils, et le retour d’anciens créateurs.

La Réclame résume bien l’idée : même format, même ADN, mais avec une base d’archives directement intégrée et un lancement progressif par codes d’invitation.

Le grand twist : une plateforme anti-IA

La vraie différence entre Vine et diVine, c’est évidemment le contexte.

Vine est né dans un Internet pré-TikTok, pré-Reels, pré-Shorts, et surtout pré-déferlante d’IA générative.

diVine arrive dans un monde où les feeds sont remplis de contenus synthétiques, de vidéos générées automatiquement, de deepfakes, de contenus très moyens produits à la chaîne. Ce qu’on appelle désormais l’AI slop.

Et c’est là-dessus que diVine veut se positionner : une plateforme de vidéos humaines.

L’application annonce bannir les contenus générés par IA. Dans sa communication officielle, diVine parle d’un espace “human-first”, sans “AI slop”, construit pour remettre la créativité entre les mains des humains.

France Inter souligne que diVine veut se différencier de TikTok, Instagram et consorts en revenant à des contenus publiés de façon plus simple, moins pilotés par des algorithmes de recommandation ultra-personnalisés, et surtout sans vidéos générées par IA. L’article évoque aussi une fonctionnalité appelée ProofMode, pensée pour prouver qu’une vidéo a bien été filmée avec le même appareil que celui qui la met en ligne.

Ce positionnement anti-IA est probablement le plus intéressant dans le retour de Vine. Parce qu’il raconte quelque chose de très actuel : la nostalgie ne porte pas seulement sur une ancienne application. Elle porte sur une époque où Internet semblait plus brut, plus drôle, plus humain, moins optimisé.

Une plateforme plus ouverte et moins enfermante

Autre différence majeure : diVine repose sur Nostr, un protocole ouvert et décentralisé.

C’est un point très “tech”, mais important. L’idée est que les créateurs ne soient plus totalement dépendants d’une plateforme fermée. Sur diVine, le discours est clair : les créateurs doivent garder davantage de contrôle sur leur contenu, leur identité et leur audience.

La Réclame explique que le profil diVine est pensé pour être exportable sur les applications qui utilisent Nostr, avec contenus et followers. En clair, l’utilisateur n’est pas censé être prisonnier d’une seule application.

C’est évidemment une réponse à l’un des grands problèmes des réseaux sociaux actuels : les créateurs construisent leur audience sur des plateformes qu’ils ne contrôlent pas. Un changement d’algorithme, une suspension de compte, une nouvelle politique de monétisation, et tout peut basculer.

diVine promet donc autre chose : moins de dépendance, plus de portabilité, plus de contrôle. Reste à voir si cette promesse technique parlera vraiment au grand public.

Les chiffres à retenir

Côté Vine historique, le chiffre le plus fort reste celui des 200 millions d’utilisateurs mensuels revendiqués autour de 2015.

Côté diVine, il faut être plus prudent. À ce stade, les chiffres publics portent surtout sur les contenus restaurés, pas sur le nombre d’utilisateurs actifs. Les données les plus solides disponibles sont donc :

500 000 vidéos Vine restaurées, issues de près de 100 000 créateurs originaux.

Une disponibilité sur l’App Store, Google Play et ZapStore, mais avec un accès encore progressif via codes d’invitation.

Des anciens créateurs déjà revenus ou associés au lancement, parmi lesquels Lele Pons, Jimmy Here, MightyDuck et Jack & Jack.

Donc, pour l’instant, impossible de dire que diVine est déjà un succès massif en nombre d’utilisateurs. En revanche, on peut dire que le projet a réussi son premier pari : faire reparler de Vine, réactiver une mémoire collective d’Internet, et proposer une alternative symbolique à l’ère des feeds saturés d’IA.

Est-ce que ça peut vraiment marcher ?

C’est la grande question.

Soyons clairs : diVine ne va probablement pas détrôner TikTok, Instagram Reels ou YouTube Shorts demain matin. Ces plateformes ont déjà les audiences, les créateurs, les outils publicitaires, les systèmes de monétisation, les algorithmes, les habitudes d’usage.

Mais ce n’est peut-être pas le sujet.

diVine peut réussir autrement. Comme une plateforme de niche. Comme un laboratoire créatif. Comme un espace anti-slop. Comme un lieu de nostalgie active. Comme une communauté pour les créateurs qui veulent retrouver un format très contraint, très drôle, très brut.

L’article d’ALM Corp insiste d’ailleurs sur ce point : diVine n’a pas besoin de remplacer les grandes plateformes pour être pertinente. Elle peut devenir un espace différencié, avec une identité créative forte, là où beaucoup de feeds sociaux finissent par se ressembler.

Pour les marques, c’est aussi un signal intéressant. Le retour de Vine dit quelque chose de l’époque : les audiences sont peut-être fatiguées du contenu trop produit, trop optimisé, trop algorithmique, trop artificiel.

Et dans ce contexte, une contrainte aussi radicale que “6 secondes, pas d’IA, du vrai humain” peut redevenir désirable.

Conclusion : le retour de Vine est surtout le retour d’une idée

Au fond, diVine n’est pas seulement le retour d’une application culte. C’est le retour d’une idée : celle qu’une contrainte peut rendre Internet plus créatif.

Vine avait prouvé qu’en 6 secondes, on pouvait faire rire, surprendre, installer un personnage, créer une référence culturelle et lancer des carrières. diVine essaie aujourd’hui de reprendre cette idée, mais en l’adaptant à 2026 : avec des archives, des protocoles ouverts, une promesse de contrôle pour les créateurs et un refus assumé des contenus générés par IA.

Reste à savoir si la nostalgie peut devenir un usage quotidien. Si les créateurs vont publier durablement. Si les utilisateurs vont revenir après l’effet de curiosité. Si la promesse anti-IA tiendra techniquement. Et surtout, si diVine saura résoudre le problème qui avait tué Vine : créer un vrai modèle pour les créateurs.

Mais une chose est sûre : en ramenant les vidéos de 6 secondes dans le débat, diVine nous rappelle que les réseaux sociaux n’ont pas toujours besoin de plus de contenu, de plus d’algorithme, de plus d’automatisation.

Parfois, il suffit de 6 secondes. Et d’un humain derrière la caméra.



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