Épisode 1499 : Imagine. J’arrive vers toi, dans la rue, entouré d’une foule qui sort déjà son téléphone. 

Je te mogging du regard pendant trois secondes de trop. Je t’enchaîne une rizz face, un petit 6-7 DAB, un Siuuu à la Ronaldo pour finir, et je repars en aura walk comme si c’était le générique de mon propre film.

Est-ce que t’as capté ce qui vient de se passer ? Ou t’es juste tombé, sans comprendre pourquoi une centaine de personnes viennent de crier ton nom comme si t’avais PERDU un match ?

Si t’as capté : bienvenue dans l’aura farming. Si t’es tombé : bienvenue aussi, parce que dans deux mois, ton neveu, ta nièce ou l’ado du collège d’en face va te faire exactement ça, en pleine rue, devant cinquante inconnus qui filment.

Tout est né au Brésil

Les compétitions physiques « d’Aura Farming » sont nées en début d’année au Brésil et en Amérique latine, avant d’atteindre l’Espagne à l’été 2026. 

Le principe  : des jeunes de 14 à 20 ans rejouent en public des poses et mèmes viraux (le « Siuuu », le « mewing », le « 6-7 ») devant un public qui filme et départage celui qui a le plus d’Aura.

C’est fun, cathartique, absurde et une vraie expression physique de la Culture Internet.

Plusieurs municipalités d’Amérique latine ont commencé à interdire ces rassemblements. À Cuiabá, au Brésil, le maire a  empêché la tenue d’un championnat. Au Honduras, le maire de La Libertad, a choisi une ligne encore plus ferme : l’activité y a été tout simplement interdite.

Petite remarque étymologique

Le mot « farming » vient bien du jargon gaming, désignant l’action répétée pour accumuler des points.

« aura » vient de la culture manga, où des personnages comme ceux de Dragon Ball ou Hunter x Hunter dégagent une puissance visible sans effort apparent. Dans le jargon TikTok/Instagram, l’aura désigne, le capital perçu de style, de charisme ou de sang-froid.

Les commentaires du type « +1000 aura » ou « -1000 aura » servent à noter ironiquement une action ou une attitude


T’as la ref en version compétition 

« T’as la réf ? » Au collège, au boulot, entre amis, c’est devenu la question de l’année 2026. 

Une petite question comme une ponctuation, comme un « t’as capté » ou « t’as pigé »

Mais derrière l’innocence de la question on cherche tous à vérifier que l’autre appartient bien au même monde que soi. 

Une réplique de série, un bout de vidéo virale, un mème : le principe reste identique. Celui qui capte la référence entre dans le cercle. Celui qui ne la capte pas reste en dehors. 

L’aura farming c’est la même chose mais en version compétition. 

Elle prend ce jeu-là, qui vivait dans les conversations, les regards complices et elle lui donne une arène. Un cercle de rue. Une foule qui fait office de jury. Et à la fin un vainqueur qui repart avec son Aura décuplé.

Du feed à la rue

Pendant longtemps, on a pu considérer Internet comme un espace séparé : un lieu de conversation parallèle, avec ses blagues, ses communautés. Cette frontière est devenue largement discutable. Les plateformes ne sont plus une annexe de la vie sociale. Les réseaux sont l’un des principaux lieux de production culturelle.

La logique est systématique : une séquence apparaît en ligne, elle est copiée, détournée, remixée ; puis elle sort de l’écran sous forme de phrase, de geste, de posture. 

Les battle d’aura c’est juste un moyen fun de montrer que cette CULTURE existe et  vit en dehors des écrans.

La Culture Internet est une culture de la référence

La culture Internet s’organise moins autour d’un socle de valeurs fondamentales que d’un flux de références. 

Elle repose sur une compétence essentielle : savoir reconnaître d’où vient un signe, quand l’employer, et surtout à quel degré d’ironie.

C’est là que le mème dépasse la blague. Il devient une forme de langage social.

Un nouveau langage social

La culture Internet s’impose aujourd’hui aussi comme une langue. Elle ne remplace pas le français courant ; elle s’y greffe, avec des mots, des tournures, des sons et des images;

Dire qu’une personne a « farmé son aura », qu’elle a « crash out », qu’elle a « CHOKE », qu’elle est « based », ce n’est pas seulement employer un anglicisme c’est montrer à l’autre que l’on appartient au même espace culturel.

Vers un nouveau langage universel ?

Le geste du « 6-7 » est devenu si universel qu’il a fini par être exécuté par le pape Léon On parle, d’un mème  sans queue ni tête, qui a traversé les continents, les générations, jusqu’à atteindre le sommet de l’Église catholique.

A ce niveau, ce n’est plus une sous-culture jeune qui déborde parfois dans la vraie vie. C’est devenu un langage que tout le monde, à un moment ou un autre, doit apprendre à parler, ne serait-ce que pour rester en contact avec ceux qui l’entourent.



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