Épisode 1465 : Pendant longtemps, YouTube s’est construit en opposition à la télévision. La plateforme représentait la liberté, l’authenticité, le direct, le fait maison. La télévision, elle, incarnait les formats installés, les contraintes de production, les grilles de programmes et les animateurs professionnels.

Mais aujourd’hui, la frontière est beaucoup moins claire. Les plus gros youtubeurs produisent des contenus qui ressemblent de plus en plus à des émissions de télévision : décors, castings, épreuves, budgets importants, narration, épisodes longs, marques partenaires, concepts récurrents.

L’exemple le plus récent est celui de Squeezie. Banijay Entertainment a acquis les droits mondiaux de son concept “Qui réussira à stopper le train ?”, publié sur YouTube et produit par Unfold, sa société de production. Le format devient “Stop The Train” pour être adapté à l’international.

C’est un bon point de départ pour poser la question : est-ce que YouTube a vraiment inventé une nouvelle forme de divertissement, ou est-ce qu’il a surtout repris les codes de la télévision en les adaptant aux usages des plateformes ?

Squeezie, le jour où YouTube ressemble à TF1

La new est tombée la semaine dernière. Squeezie vient de vendre le concept de sa vidéo “Qui réussira à stopper le train ?”.

Une vente au profit du géant Banijay, le groupe audiovisuel derrière “Koh-Lanta”, “Fort Boyard” ou “Star Academy”. 

« Qui réussira à stopper le train », c’est un concept vidéo, sortie en septembre 2025, d’une durée de 90 minutes, qui réunit dix créateurs dans un train donc. La vidéo a fait plus de 15 millions de vues pour un budget estimé  de 800 000 euros. En gros c’est du Youtube grand spectacle comme on voit fleurir depuis 2-3 ans.

https://www.banijay.com/our-brands

Banijay a donc racheté les droits mondiaux pour adapter ce format sous le nom “Stop the train” avec des castings locaux et une diffusion en TV ou en streaming.

Dit autrement : un mastodonte de la télévision vient d’acheter à un youtubeur ce que la télévision sait déjà faire très bien depuis 30 ans.

À la base, les youtubeurs étaient là pour faire autre chose

Au départ, YouTube, c’est la rupture. Des formats courts, bricolés, ultra personnels. Une caméra, un micro, un avis tranché. Zéro décor penché, zéro générique en 3D, zéro prime time.

Les créateurs se sont construits justement contre la TV :

  • Montages cut, vannes méta, autoproduction.
  • Intimité avec la communauté, tutoiement, coulisses assumées.
  • Liberté totale sur les sujets, le ton, la durée.

C’était tout sauf un plateau télé. C’était une réponse à la télé. Une alternative pour une génération qui ne se reconnaissait plus dans les animateurs en costard et les jeux calibrés pour le samedi soir.

Et puis, petit à petit, les curseurs ont glissé. Plus de moyens, plus de marques, plus de moyens de prod… et donc des formats de plus en plus “télévisuels”.

Le train de Squeezie : une émission de télé qui s’ignore

Prenons ce fameux train. Si tu décris le concept sans dire “YouTube” ni “Squeezie”, tu obtiens :

  • Un prime game show,
  • avec des célébrités (ici des youtubeurs),
  • des épreuves spectaculaires,
  • une progression dramatique,
  • un montage calibré pour tenir 90 minutes.

Tu changes les têtes, tu mets un animateur TF1, trois caméras de plus et quelques jingles sonores, et tu peux le diffuser un vendredi soir sans que personne ne tique. Banijay n’a pas acheté un ovni. Il a acheté une émission de télé déjà packagée, tournée pour YouTube.

Quand les créateurs deviennent la nouvelle R&D de la télé

Pour Banijay, l’opération est limpide :

Les risques sont déjà testés sur YouTube.

Les audiences sont connues (15 millions de vues pour un pilote, ce n’est plus un “pari”).

L’investissement dans le concept arrive après la preuve de marché.

YouTube devient une sorte de laboratoire géant où les créateurs financent eux-mêmes leurs pilotes. 

 La télé et les plateformes lorgnent de plus en plus sur les créateurs

Léna Situations qui anime le tapis rouge des Césars pour Canal+.
Zack Nani qui commente pour France TV les JO.
Juju Fitcas qui anime Living Santé sur M6.
Villebrequin qui fait ToGear France

Youtube commence à ressembler à une émission de Ruquier version Wish


On va se le dire franchement : l’entre-soi des youtubeurs, commence à être gênant. On retrouve toujours les mêmes têtes, les mêmes potes, les mêmes “guest list” qui tournent de vidéo en vidéo comme un plateau de TPMP 2.0.


Tu changes le décor, tu changes le défi, mais le casting est identique.

On a l’impression d’assister à une tournée générale entre amis, filmée en 4K, sponsorisée, montée aux petits oignons… mais toujours avec le même cercle fermé.

Et l’émergence là-dedans ? Elle passe à la trappe.

Les nouveaux talents restent coincés dans les 10 000 vues pendant que les mêmes visages trustent les gros concepts, les énormes budgets, les crossovers “événement”.

On ne découvre plus grand-chose, on consomme une franchise de personnalités.

La TV oui mais la TV des années 80

On va être clair : côté représentation des femmes, ces “gros concepts” de youtubeurs sentent la naphtaline. On est en 2026, mais à l’image, on est encore coincés quelque part dans les années 80.

Dans “Qui réussira à stopper le train ?”, Squeezie réunit dix créateurs et streameurs dans un dispositif XXL… pour un casting massivement masculin, avec à peine une femme dans le lot.

Et ce n’est pas un accident isolé. Sur YouTube France, les chaînes les plus suivies restent très largement tenues par des hommes, avec une présence féminine ultra minoritaire au sommet du classement.

Et maintenant, on fait quoi de vraiment différent ?

Est-ce grave de copier la TV ? Pas forcément. Le public adore ces formats, les vues sont là, l’argent aussi, tout le monde est content.

Mais si on regarde la promesse initiale des créateurs – casser les codes, inventer d’autres narrations, d’autres rapports au public – on peut quand même se poser une question : qui, aujourd’hui, sur YouTube, ose encore faire des choses qu’on ne pourrait pas du tout mettre à 21h sur une grande chaîne ?

La vraie rupture est peut-être là :

  • Dans les formats bricolés mais ultra authentiques.
  • Dans les séries documentaires très personnelles, impossible à pitcher à un directeur des programmes.
  • Dans les formats interactifs, communautaires, où le chat, les commentaires, les abonnés deviennent co-auteurs.

Squeezie qui vend un concept à Banijay, c’est un symbole. Celui d’une génération de créateurs qui a gagné… mais qui, en gagnant, a fini par jouer le même jeu que ceux qu’elle voulait remplacer.



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